Remarques sur Corneille

-Le texte de Voltaire est une édition des pièces de Corneille accompagnée de remarques. Dans le volume on trouve aussi une traduction du Jules César de Shakespeare et des remarques sur certaines pièces de Jean Racine. Voici quelques extraits.

   

Remarques sur Médée

Acte 1

Scène 1

" Mais un objet plus beau la chasse de mon lit, etc. " Je ne ferai sur ce début qu' une seule remarque, qui pourra servir pour plusieurs autres occasions. On voit assez que c' est là le style de la comédie; on n' écrivait point alors autrement les tragédies. Les bornes qui distinguent la familiarité bourgeoise et la noble simplicité, n' étaient point encore posées. Corneille fut le premier qui eût de l' élévation dans le style, comme dans les sentiments. On en voit déjà plusieurs exemples dans cette pièce. Il y a de la justice à lui tenir compte du sublime qu' on y trouve quelquefois, et à n' accuser que son siècle de ce style comique, négligé et vicieux qui déshonorait la scène tragique. Je n' insiste point sur la meilleure saison , sur les mille et mille malheurs , sur le Jason sans conscience , sur Créuse possédée autant vaut , sur une flamme accommodée au bien des affaires . C' était le malheureux style d' une nation qui ne savait pas encore parler. Et cela même fait voir quelle obligation nous avons au grand Corneille de s' être tiré dans ses beaux morceaux de cette fange où son siècle l' avait plongé, et d' avoir seul appris à ses contemporains l' art si longtemps inconnu de bien penser et de bien s' exprimer.

" Que cajoler Médée, et gagner la toison? " On doit dire ici un mot de cette fameuse toison d' or. La Colchide, pays de Médée, est la Mingrélie, pays barbare, toujours habité par des barbares, où l' on pouvait faire un commerce de fourrures assez avantageux. Les Grecs entreprirent ce voyage par le Pont-Euxin, qui est très périlleux, et ce péril donna de la célébrité à l' entreprise; c' est là l' origine de toutes ces fables absurdes qui eurent cours dans l' occident. Il n' y avait alors d' autre histoire que des fables.

" De relever mon sort sur les ailes d' amour. " Ce vers est un exemple de ce mauvais goût qui régnait alors chez toutes les nations de l' Europe. Les métaphores outrées, les comparaisons fausses, étaient les seuls ornements qu' on employât; on croyait avoir surpassé Virgile et le Tasse, quand on faisait voler un sort sur les ailes de l' amour. Dryden comparait Antoine à un aigle qui portait sur ses ailes un roitelet, lequel alors s' élevait au-dessus de l' aigle, et ce roitelet c' était l' empereur Auguste. Les beautés vraies étaient partout ignorées. On a reproché depuis à quelques auteurs de courir après l' esprit. En effet, c' est un défaut insupportable de chercher des épigrammes quand il faut donner de la sensibilité à ses personnages; il est ridicule de montrer ainsi l' auteur quand le héros seul doit paraître au naturel; mais ce défaut puéril était bien plus commun du temps de Corneille que du nôtre. La pièce de Clitandre , qui précéda Médée , est remplie de pointes; un amant, qui a été blessé en défendant sa maîtresse, apostrophe ses blessures, et leur dit: "Blessures, hâtez-vous d' élargir vos canaux.
Ah! pour l' être trop peu, blessures trop cruelles,
De peur de m' obliger vous n' êtes point mortelles."

Tel était le malheureux goût de ce temps-là.

" Leurs soeurs crient miracle ." J' ai remarqué que parmi les étrangers qui s' exercent quelquefois à faire des vers français, et parmi plusieurs provinciaux qui commencent, il s' en trouve toujours qui font crient, plient, croient , etc. de deux syllabes. Ces mots n' en valent jamais qu' une seule, et ne peuvent être employés qu' à la fin d' un vers. Corneille fit souvent cette faute dans ses premières pièces, et c' est ce qui établit ce mauvais usage dans nos provinces.

"[ Et l' amour paternel qui fait agir leurs bras
Croirait commettre un crime à n' en commettre pas .]" Ce morceau est imité du septième livre des Métamorphoses : "His, ut quaeque pia est, hortatibus impia prima est;
Et ne sit scelerata, facit scelus: haud tamen ictus
Ulla suos spectare potest, oculosque reflectunt." Remarquez que Corneille fut le premier qui sût transporter sur la scène française les beautés des auteurs grecs et latins.

"[ Adieu: l' amour vous presse,
Et je serais marri qu' un soin officieux
Vous fît perdre pour moi des temps si précieux . ]" Le lecteur judicieux s' aperçoit sans doute combien la plupart des expressions sont impropres, ou familières dans cette scène. Nous demandons grâce pour cette première tragédie. Nous tâcherons de ne faire des réflexions utiles que sur les pièces qui le sont elles-mêmes par les grands exemples qu' on y trouve de tous les genres de beautés.

Scène 2

"[ Depuis que mon esprit est capable de flamme,
Jamais un trouble égal n' a confondu mon âme .]" Cette scène, où Jason débute par dire que son esprit est capable de flamme, est entièrement inutile. Et ces scènes, qui ne sont que de liaison, jettent un peu de froid dans nos meilleures tragédies, qui ne sont point soutenues par le grand appareil du théâtre grec, par la magnificence des choeurs, et qui ne sont que des dialogues sur des planches.

Scène 3

"[ Vous le saurez après; je ne veux rien pour rien .]" On sent assez que ce vers: "Vous le saurez après; je ne veux rien pour rien," est plus fait pour la farce que pour la tragédie. Mais nous n' insistons pas sur les fautes de style et de langage.

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Remarques sur Horace

Acte 3

Scène 1

Ce monologue de Sabine est absolument inutile, et fait languir la pièce. Les comédiens voulaient alors des monologues. La déclamation approchait du chant, surtout celle des femmes; les auteurs avaient cette complaisance pour elles. Sabine s' adresse sa pensée, la retourne, répète ce qu' elle a dit, oppose parole à parole. "En l' une je suis femme, en l' autre je suis fille.
En l' une je suis fille, en l' autre je suis femme.
Songeons pour quelle cause, et non par quelles mains.
Je songe par quels bras, et non pour quelle cause." Les quatre derniers vers sont plus dans la passion.

"[ Leur vertu les élève en cet illustre rang .]" Il ne s' agit point ici de rang. L' auteur a voulu rimer à sang. La plus grande difficulté de la poésie française, et son plus grand mérite, est que la rime ne doit jamais empêcher d' employer le mot propre.

" Poussent un jour qui fuit, etc. " La tragédie admet les métaphores, mais non pas les comparaisons. Pourquoi? Parce que la métaphore, quand elle est naturelle, appartient à la passion; les comparaisons n' appartiennent qu' à l' esprit.

"[ Quels foudres lancez-vous quand vous vous irritez,
Si même vos faveurs ont tant de cruautés?
Et de quelle façon punirez-vous l' offense,
Si vous traitez ainsi les voeux de l' innocence? ]" Ces quatre derniers vers semblent dignes de la tragédie, mais ce monologue ne semble qu' une amplification.

Scène 2

" En est-ce fait, Julie? Et que m' apportez-vous? " Autant la première scène a refroidi les esprits, autant cette seconde les échauffe. Pourquoi? C' est qu' on y apprend quelque chose de nouveau et d' intéressant; il n' y a point de vaine déclamation, et c' est là grand art de la tragédie, fondé sur la connaissance du coeur humain, qui veut toujours être remué.

" De tous les combattants a-t-il fait des hosties?" Hostie ne se dit plus, et c' est dommage; il ne reste plus que le mot de victime . Plus on a de termes pour exprimer la même chose, plus la poésie est variée.

" Et par les désespoirs ." On n' emploie plus aujourd' hui désespoir au pluriel; il fait pourtant un très bel effet. Mes déplaisirs, mes craintes, mes douleurs, mes ennuis , disent plus que mon déplaisir, ma crainte , etc. Pourquoi ne pourrait-on pas dire: mes désespoirs , comme on dit: mes espérances ? Ne peut-on pas désespérer de plusieurs choses, comme on peut en espérer plusieurs?

" Et mourront par les mains qui leur font d' autres lois, etc. " Il y avait: "Et mourront par les mains qui le sont séparés,
Que quitter les honneurs qui leur sont déférés." Comme il y a ici une faute évidente de langage, mourront, que quitter , et que l' auteur avait oublié le mot plutôt , qu' il ne pouvait pourtant répéter parce qu' il est au vers précédent, il changea ainsi cet endroit; par malheur la même faute s' y retrouve. Tout le reste de ce couplet est très bien écrit.

" En ce discord " ne se dit plus, mais il est à regretter.

"[ Comme si toutes deux le connaissaient pour roi .]" C' est une petite faute. Le sens est: Comme si toutes deux voyaient en lui leur roi . Connaître un homme pour roi ne signifie pas le reconnaître pour son souverain. On peut connaître un homme pour roi d' un autre pays. Connaître ne veut pas dire reconnaître.

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Jules César (traduction de la pièce de Shakespeare)

Avertissement de l'éditeur

Ayant entendu souvent comparer Corneille et Shakespeare, j' ai cru convenable de faire voir la manière différente qu' ils emploient l' un et l' autre dans les sujets qui peuvent avoir quelque ressemblance; j' ai choisi les premiers actes de la mort de César , où l' on voit une conspiration comme dans Cinna , et dans lesquels il ne s' agit que d' une conspiration, jusqu' à la fin du troisième acte. Le lecteur pourra aisément comparer les pensées, le style et le jugement de Shakespeare avec les pensées, le style et le jugement de Corneille. C' est aux lecteurs de toutes les nations de prononcer entre l' un et l' autre. Un Français et un Anglais seraient peut-être suspects de quelque partialité. Pour bien instruire ce procès, il a fallu faire une traduction exacte. On a mis en prose ce qui est en prose dans la tragédie de Shakespeare; on a rendu en vers blancs ce qui est en vers blancs, et presque toujours vers pour vers. Ce qui est familier et bas est traduit avec familiarité et avec bassesse. On a tâché de s' élever avec l' auteur quand il s' élève; et lorsqu' il est enflé et guindé, on a eu soin de ne l' être ni plus ni moins que lui.

 On peut traduire un poète en exprimant seulement le fond de ses pensées; mais pour le bien faire connaître, pour donner une idée juste de sa langue, il faut traduire non seulement ses pensées, mais tous les accessoires. Si le poète a employé une métaphore, il ne faut pas lui substituer une autre métaphore; s' il se sert d' un mot qui soit bas dans sa langue, on doit le rendre par un mot qui soit bas dans la nôtre. C' est un tableau dont il faut copier exactement l' ordonnance, les attitudes, le coloris, les défauts et les beautés; sans quoi vous donnez votre ouvrage pour le sien.

 Nous avons en français des imitations, des esquisses, des extraits de Shakespeare, mais aucune traduction. On a voulu apparemment ménager notre délicatesse. Par exemple, dans la traduction du Maure de Venise , Yago au commencement de la pièce vient avertir le sénateur Brabantio que le Maure a enlevé sa fille. L' auteur français fait parler ainsi Yago à la française: "Je dis, monsieur, que vous êtes trahi, et que le Maure est actuellement possesseur des charmes de votre fille' ."

 Mais voici comme Yago s' exprime dans l' original anglais:

" 'Tête et sang, monsieur, vous êtes un de ceux qui ne serviraient pas Dieu si le diable vous le commandait; parce que nous venons vous rendre service, vous nous traitez de ruffians. Vous avez une fille couverte par un cheval de Barbarie; vous aurez des petits-fils qui henniront, des chevaux de course pour cousins germains, et des chevaux de manège pour beaux-frères.

LE SÉNATEUR

Qui es-tu, misérable profane?

YAGO

Je suis, monsieur, un homme qui viens vous dire que le Maure et votre fille font maintenant la bête à deux dos.

LE SÉNATEUR

Tu es un coquin' etc."

 Je ne dis pas que le traducteur ait mal fait d' épargner à nos yeux la lecture de ce morceau; je dis seulement qu' il n' a pas fait connaître Shakespeare, et qu' on ne peut deviner quel est le génie de cet auteur, celui de son temps, celui de sa langue, par les imitations qu' on nous en a données sous le nom de traduction. Il n' y a pas six lignes de suite dans le Jules César français, qui se trouvent dans le César anglais. La traduction qu' on donne ici de ce César est la plus fidèle, et même la seule fidèle qu' on ait jamais faite en notre langue d' un poète ancien, ou étranger. On trouve, à la vérité, dans l' original quelques mots qui ne peuvent se rendre littéralement en français, de même que nous en avons que les Anglais ne peuvent traduire; mais ils sont en très petit nombre.

 Je n' ai qu' un mot à ajouter; c' est que les vers blancs ne coûtent que la peine de les dicter. Cela n' est pas plus difficile à faire qu' une lettre. Si on s' avise de faire des tragédies en vers blancs, et de les jouer sur notre théâtre, la tragédie est perdue. Dès que vous ôtez la difficulté, vous ôtez le mérite.

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 Voilà tout ce qui regarde la conspiration contre César. On peut la comparer à celle de Cinna et d' Émilie contre Auguste, et mettre en parallèle ce qu' on vient de lire avec le récit de Cinna et la délibération du second acte. On trouvera quelque différence entre ces deux ouvrages. Le reste de la pièce est une suite de la mort de César. On apporte son corps dans la place publique. Brutus harangue le peuple; Antoine le haraunge à son tour; il soulève le peuple contre les conjurés, et le comique est encore joint à la terreur dans ces scènes comme dans les autres. Mais il y a des beautés de tous les temps et de tous les lieux.

 On voit ensuite Antoine, Octave et Lépide délibérer sur leur triumvirat et sur les proscriptions. De là on passe à Sardis sans aucun intervalle. Brutus et Cassius se querellent. Brutus reproche à Cassius qu' il vend tout pour de l' argent, et qu' il a des démangeaisons dans les mains . On passe de Sardis en Thessalie. La bataille de Philippes se donne. Cassius et Brutus se tuent l' un après l' autre.

 On s' étonne qu' une nation célèbre par son génie, et par ses succès dans les arts et dans les sciences, puisse se plaire à tant d' irrégularités monstrueuses, et voie souvent encore avec plaisir d' un côté César s' exprimant quelquefois en héros, quelquefois en capitan de farce, et de l' autre, des charpentiers, des savetiers, et des sénateurs même, parlant comme on parle aux halles.

 Mais on sera moins surpris quand on saura que la plupart des pièces de Lope de Vega et de Calderón en Espagne sont dans le même goût. Nous donnerons la truduction de l' Héraclius de Calderón à côté de l' Héraclius de Corneille; on y verra le même génie que dans Shakespeare, la même ignorance, la même grandeur, des traits d' imagination pareils, la même enflure, des grossièretés toutes semblables, des inconséquences aussi frappantes, et le même mélange du béguin de Gille, et du cothurne de Sophocle.

 Certainement l' Espagne et l' Angleterre ne se sont pas donné le mot pour applaudir pendant plus d' un siècle à des pièces qui révoltent les autres nations. Rien n' est plus opposé d' ailleurs que le génie anglais et le génie espagnol. Pourquoi donc ces deux nations différentes se réunissent-elles dans un goût si étrange? Il faut qu' il y en ait une raison, et que cette raison soit dans la nature.

 Premièrement les Anglais, les Espagnols n' ont jamais rien connu de mieux. Secondement, il y a un grand fonds d' intérêt dans ces pièces si bizarres et si sauvages. J' ai vu jouer le César de Shakespeare, et j' avoue que dès la première scène, quand j' entendis le tribun reprocher à la populace de Rome son ingratitude envers Pompée, et son attachement à César vainqueur de Pompée, je commençai à être intéressé, à être ému. Je ne vis ensuite aucun conjuré sur la scène qui ne me donnât de la curiosité; et malgré tant de disparates ridicules, je sentis que la pièce m' attachait.

 Troisièmement, il y a beaucoup de naturel; ce naturel est souvent bas, grossier et barbare. Ce ne sont point des Romains qui parlent; ce sont des campagnards des siècles passés qui conspirent dans un cabaret; et César, qui leur propose de boire bouteille, ne ressemble guère à César. Le ridicule est outré; mais il n' est point languissant. Des traits sublimes y brillent de temps en temps comme des diamants répandus sur de la fange.

 J' avoue qu' en tout j' aimais mieux encore ce monstrueux spectacle, que de longues confidences d' un froid amour, ou des raisonnements de politique encore plus froids.
Enfin, une quatrième raison qui, jointe aux trois autres, est d' un poids considérable, c' est que les hommes en général aiment le spectacle; ils veulent qu' on parle à leurs yeux; le peuple se plaît à voir des cérémonies pompeuses, des objets extraordinaires, des orages, des armées rangées en bataille, des épées nues, des combats, des meurtres, du sang répandu; et beaucoup de grands, comme on l' a déjà dit, sont peuple. Il faut avoir l' esprit très cultivé, et le goût formé, comme les Italiens l' ont eu au seizième siècle, et les Français au dix-septième, pour ne vouloir rien que de raisonnable, rien que de sagement écrit, et pour exiger qu' une pièces de théâtre soit digne de la cour des Médicis, ou de celle de Louis XIV.

 Malheureusement Lope de Vega et Shakespeare eurent du génie dans un temps où le goût n' était point du tout formé; ils corrompirent celui de leurs compatriotes, qui en général étaient alors extrêmement ignorants. Plusieurs auteurs dramatiques en Espagne et en Angleterre tâchèrent d' imiter Lope et Shakespeare; mais n' ayant pas leurs talents, ils n' imitèrent que leurs fautes, et par là ils servirent encore à établir la réputation de ceux qu' ils voulaient surpasser.

 Nous ressemblerions à ces nations, si nous avions été dans le même cas. Leur théâtre est resté dans une enfance grossière, et le nôtre a peut-être acquis trop de raffinement. J' ai toujours pensé qu' un heureux et adroit mélange de l' action qui règne sur le théâtre de Londres et de Madrid avec la sagesse, l' élégance, la noblesse, la décence du nôtre, pourrait produire quelque chose de parfait, si pourtant il est possible de rien ajouter à des ouvrages tels qu' Iphigénie et Athalie .

 Je nomme ici Iphigénie et Athalie , qui me paraissent être, de toutes les tragédies qu' on ait jamais faites, celles qui approchent le plus de la perfection. Corneille n' a aucune pièce parfaite; on l' excuse sans doute; il était presque sans modèle et sans conseil; il travaillait trop rapidement; il négligeait sa langue, qui n' était pas perfectionnée encore; il ne luttait pas assez contre les difficultés de la rime, qui est le plus pesant de tous les jougs, et qui force si souvent à ne point dire ce qu' on veut dire. Il était inégal comme Shakespeare, et plein de génie comme lui; mais le génie de Corneille était à celui de Shakespeare, ce qu' un seigneur est à l' égard d' un homme du peuple né avec le même esprit que lui.

Remarques sur Polyeucte

Acte 1

Scène 1

" Des pleurs qui sont des sujets ." Il était aisé de commencer avec plus d' exactitude et d' élégance. Mais la faute est très légère.

" S' alarme d' un péril qu' une femme a rêvé. " Le mot de rêver est devenu trop familier; peut-être ne l' était-il pas du temps de Corneille. Il faut observer qu' il avait déjà l' art de varier son style; il nous avertit même dans ses examens qu' il l' a proportionné à ses sujets. Toutes les pièces des autres auteurs paraissaient jetées dans le même moule. Il faut convenir pourtant qu' un connaisseur reconnaîtra toujours le même fond de style dans les pièces de Corneille qui paraissent le plus diversement écrites. C' est en effet le même tour dans les phrases, toujours un peu de raisonnement dans la passion, toujours des maximes détachées, toujours des pensées retournées en plus d' une manière. C' est le style de Rotrou, avec plus de force, d' élégance et de richesse. La manière du peintre est visible, quelque sujet que traite son pinceau.

" Et le peu de croyance
Qu' un homme doit donner à son extravagance. " Termes de la haute comédie. De plus, donner de la croyance n' est pas d' un français pur.

" Vous ne savez pas ce que c' est qu' une femme " est du style bourgeois de la comédie.

" Elle a sur toute l' âme ." Ce mot toute est inutile, et fait languir le vers; une vaine épithète affaiblit toujours la diction et la pensée.

" Craint et croit déjà voir ma mort qu' elle a songée. " On ne peut dire que dans le burlesque: songer une mort .

" Dont il est possédé ." Expression impropre, vicieuse; on ne peut dire: être possédé des yeux .

" Pour faire en plein repos ce qu' il trouble ." Cela est à peine intelligible. Ce style est trop à la fois négligé et forcé. Pour juger si des vers sont mauvais, mettez-les en prose; si cette prose est incorrecte, les vers le sont. Épargnons son ennui par un peu de remise pour faire en plein repos ce qu' il trouble . Vous voyez combien une telle phrase révolte. Les vers doivent avoir la clarté, la pureté de la prose la plus correcte; et l' élégance, la force, la hardiesse, l' harmonie de la poésie.

 Ce qui est assez singulier, c' est que Corneille, dans la première édition de Polyeucte , avait mis: "Remettons ce dessein qui l' accable d' ennui,
Nous le pourrons demain aussi bien qu' aujourd' hui." Et dans toutes les autres éditions qu' il fit faire, il corrigea ces deux vers de la manière dont nous les imprimons dans le texte. Apparemment on avait critiqué remettre un dessein , parce qu' on remet à un autre jour l' accomplissement, l' exécution, et non pas le dessein. On avait pu aussi blâmer Nous le pourrons demain , parce que ce le se rapporte à dessein , et que pouvoir un dessein n' est pas français. Mais en général il vaut mieux pécher un peu contre l' exactitude de la syntaxe que de faire des vers obscurs et mal tournés. La première manière était à la vérité un peu fautive, mais elle vaut beaucoup mieux que la seconde. Tout cela prouve que la versification française est d' une difficulté presque insurmontable.

" Promet-il de le vouloir demain ?" Est-ce Dieu qui promet de vouloir demain, ou qui promet que Polyeucte voudra? Un écrivain ne doit jamais tomber dans ces amphibologies; on ne les permet plus.

" Il est toujours tout juste et tout bon . . ..
Après certains moments, etc. "
Tous ces vers sont trop rampants, trop négligés, trop du style familier des livres de dévotion.

" Après certains moments ." Cela sent plus le style comique que le tragique.

" Le bras qui la versait en devient plus avare. " Il y avait dans les premières éditions: "Le bras qui la versait s' arrête et se courrouce;
Notre coeur s' endurcit, et sa pointe s' émousse!" Il faut avouer qu' aujourd' hui on ne souffrirait pas un bras qui verse une grâce .

" Qu' on vous a fait ouïr ". Ce mot ouïr ne peut guère convenir à des soupirs. Quand Racine, dans son style châtié, toujours élégant, toujours noble, et d' autant plus hardi qu' il le paraît moins, fait dire à Andromaque: "Ah! Seigneur, vous entendiez assez
Des soupirs qui craignaient de se voir repoussés," le mot d' entendre signifie là comprendre, connaître. Vous connaissiez mon coeur par mes soupirs .

" Ainsi du genre humain l' ennemi vous abuse. " Ce langage familier de la dévotion parut d' abord extraordinaire; on venait de jouer Ste. Agnès , d' un Puget de la Serre. Elle était tombée; sa chute donna mauvaise opinion de St. Polyeucte à l' hôtel de Rambouillet. Le cardinal de Richelieu le condamna comme Le Cid . C' est ce que nous apprend l' abbé Hédelin d' Aubignac, ennemi de Corneille, et qui croyait être son maître.

Remarquez que cette périphrase, l' ennemi du genre humain , est noble, et que le nom propre eût été ridicule. Le vulgaire se représente le diable avec des cornes et une longue queue. L' ennemi du genre humain donne l' idée d' un être terrible qui combat contre Dieu même. Toutes les fois qu' un mot présente une image, ou basse, ou dégoûtante, ou comique, ennoblissez-la par des images accessoires; mais aussi ne vous piquez pas de vouloir ajouter une grandeur vaine à ce qui est imposant par soi-même. Si vous voulez exprimer que le roi vient, dites: le roi vient ; et n' imitez pas ce poète qui, trouvant ces mots trop communs, dit: "Ce grand roi roule ici ses pas impérieux."

" De force, de ruse ." Cela est lâche, et n' est pas d' un français pur. On n' entreprend point de ruse.

" Quand il ne peut les rompre, demi-rompu, rompez ." Ce mot rompre , si souvent répété, est d' autant plus vicieux qu' on ne dit ni rompre un dessein , ni rompre un coup .

" Aujourd' hui par des pleurs, chaque jour par quelque autre. " Après par des pleurs il fallait spécifier un autre obstacle. Chaque jour par quelque autre ; il semble que ce soit par quelque autre pleur. Le sens est clair à la vérité, mais la phrase ne l' est pas. "Ici le sens me choque, et plus loin c' est la phrase."
(Boileau)

 Ces petites négligences multipliées se font plus sentir à la lecture qu' au théâtre; rien ne doit échapper aux lecteurs qui veulent s' instruire. Quand Virgile eut appris aux Romains à faire des vers toujours nobles et élégants, il ne fut plus permis d' écrire comme Ennius.
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