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Claude Fabre de Vaugelas (1585-1659)
1)Extraits de la préface des "Remarques sur la Langue Françoise" 2)Extraits des "Remarques sur la Langue Françoise" |
Extraits de la préface des "Remarques sur la Langue Françoise" II. - 1. De l'Usage qu'on appelle le Maistre des langues. - 2. Qu'il y a un bon, et un mauvais Usage. — 3. La définition du bon. — 4. Si la Cour seule, ou les Autheurs seuls font l'Usage. - 5. Lequel des deux contribue le plus à l'Usage. - 6. Si l'on peut apprendre à bien escrire par la seule lecture des bons Autheurs, sans hanter la Cour. - 7. Trois moyens nécessaires, et qui doivent estre joints ensemble pour acquérir la perfection de bien parler et de bien escrire. — 8. Combien il est difficile d'acquérir la pureté du langage, et pourquoy. 1. Pour le mieux faire entendre, il est nécessaire d'expliquer ce que c'est que cet Usage, dont on parle tant, et que tout le monde appelle le Roy, ou le Tyran, l'arbitre, ou le maistre des langues; Car si ce n'est autre chose, comme quelques-uns se l'imaginent, que la façon ordinaire de parler d'une nation dans le siège de son Empire, ceux qui y sont nez et élevez, n'auront qu'à parler le langage de leurs nourrices et de leurs domestiques, pour bien parler la langue de leur pays, et les Provinciaux et les Estrangers pour la bien sçavoir, n'auront aussi qu'à les imiter. Mais cette opinion choque tellement l'expérience générale, qu'elle se réfute d'elle mesme, et je n'ay jamais peu comprendre, comme un des plus célèbres Autheurs de nostre temps a esté infecté de cette erreur. 2. Il y a sans doute deux sortes d'Usages, un bon et un mauvais. Le mauvais se forme du plus grand nombre de personnes, qui presque en toutes choses n'est pas le meilleur, et le bon au contraire est composé non pas de la pluralité, mais de l'élite des voix, et c'est véritablement celuy que l'on nomme le Maistre des langues, celuy qu'il faut suivre pour bien parler, et pour bien escrire en toutes sortes de stiles, si vous en exceptez le satyrique, le comique, en sa propre et ancienne signification, et le burlesque, qui sont d'aussi peu d'estenduë que peu de gens s'y adonnent. Voicy donc comme on définit le bon Usage. 3. C'est la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d'escrire de la plus saine partie des Autheurs du temps. Quand je dis la Cour, j'y comprens les femmes comme les hommes, et plusieurs personnes de la ville où le Prince réside, qui par la communication qu'elles ont avec les gens de la Cour participent à sa politesse. Il est certain que la Cour est comme un magazin, d'où nostre langue tire quantité de beaux termes pour exprimer nos pensées, et que l'Eloquence de la chaire, ny du barreau n'auroit pas les grâces qu'elle demande, si elle ne les empruntoit presque toutes de la Cour. Je dis presque, parce que nous avons encore un grand nombre d'autres phrases, qui ne viennent pas de la Cour, mais qui sont prises de tous les meilleurs Autheurs Grecs et Latins, dont les despoùilles font une partie des richesses de nostre langue, et peut-estre ce qu'elle a de plus magnifique et de plus pompeux. 4. Toutefois quelque avantage que nous donnions à la Cour, elle n'est pas suffisante toute seule de servir de reigle, il faut que la Cour et les bons Autheurs y concourent, et ce n'est que de cette conformité qui se trouve entre les deux, que l'Usage s'establit. 5. Ce n'est pas pourtant que la Cour ne contribue incomparablement plus à l'Usage que les Autheurs, ny qu'il y ayt aucune proportion de l'un à l'autre; Car enfin la parole qui se prononce, est la première en ordre et en dignité, puis que celle qui est escrite n'est que son image, comme l'autre est l'image de la pensée. Mais le consentement des bons Autheurs est comme le sceau, ou une vérification, qui authorise le langage de la Cour, et qui marque le bon Usage, et décide celuy qui est douteux. On en voit tous les jours les effets en ceux qui s'estudient à bien parler et à bien escrire, lors que se rendant assidus à la lecture des bons Ouvrages, ils se corrigent de plusieurs fautes familières à la Cour, et acquièrent une pureté de langage et de stile, qu'on n'apprend que dans les bons Autheurs. Il suffira donc, dira quelqu'un, de lire les bons livres pour exceller en l'un et en l'autre, et les Provinciaux ny les Estrangers n'auront que faire de venir chercher à la Cour ce qu'ils peuvent trouver dans leur estude plus commodément et en plus grande perfection. Je respons que pour ce qui est de parler, on sçait bien que la lecture ne sçauroit suffire, tant parce que la bonne prononciation qui est une partie essentielle des langues vivantes, veut que l'on hante la Cour, qu'à cause que la Cour est la seule escole d'une infinité de termes, qui entrent à toute heure dans la conversation et dans la pratique du monde, et rarement dans les livres; 6. Mais pour ce qui est d'escrire, je ne nie pas qu'une personne qui ne liroit que de bons Autheurs, se formant sur de si parfaits modelles, ne peust luy mesme devenir un bon Autheur; et depuis que la langue Latine est morte, tant d'illustres Escrivains qui l'ont fait revivre et refleurir, Pont-ils peu faire autrement? Le Cardinal en ce genre, et qui auroit vieilli dans la lecture de tous les bons Autheurs. Mais quoy qu'il en soit, il est certain qu'il ne se peut gueres proposer de doute, de difficulté, ou de question soit pour les mots, ou pour les phrases, ou pour la syntaxe, dont la décision ne soit fidellement rapportée dans ces Remarques. 2. Je sçay bien qu'elle ne se trouvera pas tousjours conforme au sentiment de quelques particuliers, mais il est juste qu'ils subissent la loy générale, s'ils ne veulent subir la censure générale, et pécher contre le premier principe des langues, qui est de suivre l'Usage, et non son propre sens, qui doit tousjours estre suspect à chaque particulier en toutes choses, quand il est contraire au sentiment universel. 3. Sur quoy il faut que je die que je ne puis assez m'eston-ner de tant d'excellens Escrivains, qui se sont opiniastrez à user, ou à s'abstenir de certaines locutions contre l'opinion de tout le monde; Et le comble de mon estonnement est qu'un vice si desraisonnable s'est rendu si commun parmy eux, que je ne vois presque personne qui en soit exent. Les uns par exemple s'obstinent à faire pourpre masculin, quand il signifie la pourpre des Roys, ou des Princes de l'Eglise, quoy que toute la Cour, et tous les Autheurs le facent en ce sens-là de l'autre genres. Les autres suppriment le relatif, comme quand ils escrivent, J'ay dit au Roy que j'avois le plus beau cheval du monde, je le fais venir pour luy donner, au lieu de dire pour le luy donner, quoy que ce pronom relatif y soit si absolument nécessaire selon la Remarque que nous en avons faite, que si l'on ne le met, non seulement on ne dit point ce que l'on veut dire, mais il n'y a point de sens, et quoy qu'outre cela tous les bons Autheurs unanimement condamnent cette suppression. Les autres ne se veulent point servir de si bien Que, pour dire de sorte que, tellement que, quoy que toute la Cour le die, et que tous nos meilleurs Autheurs Pescrivent 7 . Les autres enfin ne voudroient pas escrire pour quoy que ce fust remporter la victoire, bien que cette façon de parler soit très-excellente, et très-ordinaire en parlant et en escrivant. Et ce qui est bien estrange, ce ne sont pas les mauvais, ni les médiocres Escrivains, qui tombent dans ces défauts sans y penser, et sans sçavoir ce qu'ils font, cela leur est ordinaire; Ce sont nos Maistres, ce sont ceux dont nous admirons les escrits, et que nous devons imiter en tout le reste comme les plus parfaits modelles de nostre langue et de nostre Eloquence; ce sont ceux qui sçavent bien que leur opinion est condamnée, et qui ne laissent pas de la suivre. Il est de cela, ce me semble, comme des gousts pour les viandes, les uns ont des appétits à des choses, que presque tout le monde rejette, et les autres ont de l'aversion pour d'autres, qui sont les délices de la plus part des hommes. Combien en voit-on qui ne sçauroient souffrir l'odeur du vin, et qui s'esvanouïssent à la seule senteur ou au seul aspect de certaines choses, que tous les autres cherchent avidement? Il y a neantmoins cette différence, que ces aversions naturelles sont très-malaisées à vaincre, parce que les ressorts en sont si cachez qu'on ne peut les descouvrir, ny sçavoir par où les prendre, encore que bien souvent on en vienne à bout, quand on les entreprend de bonne heure, et que ceux qui ont soin de l'éducation des enfans les accoustument peu à peu à s'en deffaire. Mais y a-t-il rien de plus facile que d'accommoder son esprit à la raison en des choses de cette nature, où il ne s'agit pas de combattre des passions, ny de mauvaises habitudes, qu'il est si difficile de vaincre, mais qui veut seulement qu'on suive l'Usage, et qu'on parle et qu'on escrive comme la plus saine partie de la Cour et des Autheurs du temps, en quoy il n'y a nul combat à rendre, ny nul effort à faire à qui n'abonde pas en son sens. Je me suis un peu estendu sur ce sujet, pour ne pas toucher légèrement un défaut si important, si général, et d'autant moins pardonnable à nos excellens Escrivains, que plus les visages sont beaux, plus les taches y paroissent. Quelque réputation qu'on ayt acquise à escrire, on n'a pas acquis pour cela Pauthorité d'establir ce que les autres condamnent, ny d'opposer son opinion particulière au torrent de l'opinion commune. Tous ceux qui se sont flattez de cette créance, y ont mal réussi, et n'en ont recueilli que du blasme, car comme l'esprit humain est naturellement plus porté au mal qu'au bien, il s'attachera plustost à reprendre deux ou trois fautes, comme on ne peut pas appeller autrement ces singularitez affectées, qu'à louer mille choses dignes de louange et d'admiration. __________ VIII. Que le peuple n'est point le maistre de la langue. De ce grand Principe, que le bon Usage est le Maistre de nostre langue, il s'ensuit que ceux-là se trompent, qui en donnent toute la jurisdiction au peuple, abusez par l'exemple de la langue Latine mal entendu, laquelle, à leur avis, reconnoist le peuple pour son Souverain; car ils ne considèrent pas la différence qu'il y a entre Populus en Latin, et Peuple en François, et que ce mot de Peuple ne signifie aujourd'huy parmy nous que ce que les Latins appellent Plebs, qui est une chose bien différente et au dessous de Populus en leur langue. Le Peuple composoit avec le Sénat tout le corps de la Republique, et comprenoit les Patriciens, et l'Ordre des Chevaliers avec le reste du Peuple. Il est vray qu'encore qu'il faille avouer que les Romains n'estoient pas faits comme tous les autres hommes, et qu'ils ont surpassé toutes les Nations de la terre en lumière d'entendement, et en grandeur de courage, si est-ce qu'il ne faut point douter, qu'il n'y eust divers degrez, et comme diverses classes de suffisance et de politesse parmy ce peuple, et que ceux des plus bas estages n'usassent de beaucoup de mauvais mots et de mauvaises phrases, que les plus élevez d'entre eux condamnoient. Tellement que lors qu'on disoit que le Peuple estoit le Maistre de la langue, cela s'entendoit sans doute de la plus saine partie du peuple, comme quand nous parlons de la Cour et des Autheurs, nous entendons parler de la plus saine partie de l'un et de l'autre. Selon nous, le peuple n'est le maistre que du mauvais Usage, et le bon Usage est le maistre de nostre langue. _________________________ Extraits des "Remarques sur la Langue Françoise" Portrait, pourtraict. Il faut dire portrait, & non pas pourtrait auec vn u, comme la plus part ont accoustumé de le prononcer, & de l'escrire. Il est vray qu'on a fort long-temps prononcé en France l'o simple comme s'il y eust eu vn u après, & que c'eust esté la diphthongue ou, comme chouse, pour chose, foussé, pour fossé, arrouser, pour arroser, & ainsi plusieurs autres. Mais depuis dix ou douze ans, ceux qui parlent bien disent arroser, fossé, chose, sans u, & ces deux particulièrement, foussé, & chouse, sont devenus insupportables aux oreilles délicates. Les Poëtes sont bien aises que l'on ne prononce plus chouse, parce qu'encore que la rime consiste principalement en la prononciation, si est-ce qu'ils n'ont jamais fait rimer chouse, par exemple auec jalouse, mais tousjours auec les mots terminez en ose, comme rose, tellement que toutes les fois que chose finissoit le vers & faisoit la rime, s'il estoit employé le premier, & que rose, ou quelque autre mot de cette terminaison s'ensuiuist, le Lecteur ne manquoit jamais de prononcer chouse, qui ne rimoit pas après avec rose, & cela estoit également importun au Lecteur & au Poète. Print, prindrent, prinrent. Tous trois ne valent rien, ils ont esté bons autrefois, & M. de Malherbe en vse tousjours, Et d'elle prindrent le flambeau, dont ils désolèrent leur terre, &c. Mais aujourd'huy l'on dit seulement, prit, & prirent, qui sont bien plus doux. |
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