L'astrolabe,

chant royal de Pierre Crignon

                     Argument

      Nostre astrolabe ou est comprins la sphere

      C'est l'humble Vierge en sa conception ;

      L'ouvrier, c'est Dieu qui grace lui confere

4 - Pour de son filz faire reception;

      La ligne aurore est son inception,

      Les cercles ronds et graduacion

      Ce sont vertus que Dieu en elle infere;

8     Le quateur est justification,

       Tropicques sont gloire, exaltacion

       Dont toute femme en honneur el prefere.

       Le zodiac et la retz tellifere

12    Dons de beaulté et de perfection

        Les angles droicts la benediction

        Du tout puissant qui la garde et soustient,

       Qui la faict juste a son intencion,

16    Pour contenir soubz son extension

        Le rond parfaict qui l'enclost et contient.

 

                            Chant royal

Celuy qui feist la grande rnapemonde

        Bien compassee en zones et climatz,    p. 6

        Voiant humains en la mer de ce monde

4      Hors de leur route, en peril, vains et mastz,

       Ayant perdu anchres, voiles et mastz

        Par tampeste et venta d'ingratitude,

        Non congnoissans soubz quelle latitude

8       Estoyent menez, navigans en desroy,

         Leur composa du plus fin or qu'on prise,

         Pour les conduire en sainct et bon terroy,

        Juste astrolabe ou la sphere est comprise.

 

12      ll le tourna et feist de forme ronde,

         Puis gradua le limbe par compas;

         De purité fut la face profonde,

         Pour recepvoir tables ou ne sont pas

16     Traictz maculez, car sans faillir d'un pas,

         Quatre angletz droict y feist en promptitude,

          Luy conférant de beaulté plenitude.

         Chacun tropique y fut mys en arroy

20     Et le quateur justement, sans reprise,

         Pour approuver comme instrument de roy

        Juste astrolabe ou la sphere est comprise. p. 7

        Sur les timpans tournez d'or pur et munde

24    Dont la bonté surpasse humains caratz,

        De son compas feist, sans rasure immunde

        Les azimuthz et almicantarathz,

        La ligne aurore exemptee de baratz,

28    Le droict zenith d'humble mansuetude,

        Horizons vrays, heures de rectitude;

        Puis mist dessus la retz, portant en soy

        Le Zodiac d'estoilles entreprise,

32    Et l'ostenseur qui le monstroit par loy

        Juste astrolabe ou la sphere est comprise.

 

         De l'autre part maint orbe le circunde,

         Ou sont pourtraictz par degrez hault et bas,

36     Signes d'amour, jours et moys ou se fonde

         L'an ou prend fin la guerre et tous debatz;

         Puis l'alhidade y a mis par esbatz,

         Pour desmonstrer aux quartes d'altitude

40     Du vray soleil la haulte magnitude,

         Quant il viendra par la ligne de foy

         Entrer dedans la pinnule bien prise;

         et lors sera trouvé comme je croy

44     Juste astrolabe ou la terre est comprise,  p. 8

 

         De l'alchicot ou charité abonde

         Fut tout conjoinct, dont pauvres humains las

         Voyans la sphere en la grant mer feconde

48     Estre comprise, eurent joye et soulas,

         Et de la mort eviterent les lacqz,

        Considerant, soubz tel similitude,

        Que Vierge et mere en toute sanctitude

52    Contiendroit Dieu, et par son octroy

        Seroit de grace en concept si esprise

        Qu'on la diroit hardiment, sans effroy,

        Juste astrolabe ou la sphere est comprise.

 

                       Envoi

56   Prince, les gens eurent lors certitude

       Du port de grace et de sa longitude,

       Et le pylote, ayant l'armille au doy,

       Disoict: « Enffans, n'ayez craincte, je voy

60   Du vray soleil le cler rayon qui brise:

       Cest instrument nous fera bon conroy,

       En l'esprouvant maintenant le congnoy

       Juste astrolabe ou la sphere est comprise. »

 

Datation : avant 1536

Notes : Les indications lexicales proviennent pour la plupart du travail d'édition de P. Ferrand.

Argument:

v. 8 : le quateur : l'équateur.

v. 11 : la retz tellifere : stellifère : l'araignée de l'astrolabe, qui indique la position des étoiles.

Chant royal;

v. 2 : zones et climatz : on reconnaît ici les divisions traditionnelles de la terre.

v. 4 : matz : affligés.

v. 8 : en desroy : déroutés.

v. 13 : limbe : bord de l'astrolabe, légèrement en relief.

v. 14 : face profonde : partie creuse de l'astrolabe, dans laquelle seront mis les divers tympans et l'araignée.

v. 16-18: tables ... : il s'agit des tympans, variant selon les latitudes.

v. 17 : anglets droits : le tracé du tympan commence par deux diamètres perpendiculaires. v. 24: Les azimutha et almicantarathz : azimut: angle formé par le plan vertical d'un astre et le plan méridien d'un point d'observation; almucantarat : hauteur du soleil ou d'une étoile. Ces données sont inscrites par des courbes sur les tympans.

v. 30 : retz : araignée, partie ajourée et mobile de l'astrolabe qui permet de situer les étoiles.

v. 34: l'autre part: le dos de la mère.

v. 38: alhidade : règle mobile posée sur l'astrolabe et permettant la visée.

v. 42: pinnule: mire posée sur l'alhidade.

v. 45 : alchicot: cheville maintenant ensemble les diverses pièces de l'astrolabe.

v. 58 : armille : anneau où pend l'astrolabe et dans lequel on passe le pouce lorsque l'on

fait une visée.

v. 64: le chant royal se termine par la devise de Crignon : « Tout viengne a bien », avec l'indication, d'une encre plus pâle : P. Crignon.