Clement Marot (1495–†1544)

 

(1) et (2) épître et chanson à la manière des Rhétoriqueurs-

(3), (4), (5) Rondeaux. (4) est composé par Marot alors qu'il sort de prison, ayant été enfermé pour avoir mangé du lard en carême.

(6), (7), (8) Ferme Amour contre Fol Amour

(1)

Petite épître au Roi

En m’ébattant je fais rondeaux en rime,

Et en rimant bien souvent je m’enrime ;

Bref, c’est pitié d’entre nous rimailleurs,

Car vous trouvez assez de rime ailleurs,

Et quand vous plaît mieux que moi rimassez,

Des biens avez et de la rime assez :

Mais moi, à tout ma rime et ma rimaille,

Je ne soutiens (dont je suis marri) maille.

Or ce me dit (un jour), quelque rimart :

« Viens çà, Marot, trouves-tu en rime art

Qui serve aux gens, toi qui as rimassé ?

- Oui vraiment (réponds-je) Henri Macé ;

Car vois-tu bien la personne rimante

Qui au jardin de son sens la rime ente,

Si elle n’a des biens en rimoyant,

Elle prendra plaisir en rime oyant ;

Et m’est avis, qui si je ne rimois,

Mon pauvre corps ne seroit nourri mois

Ne demi-jour : car la moindre rimette

C’est le plaisir où fault que mon ris mette".

Si vous supplie qu’à ce jeune rimeur

Fassiez avoir un jour par sa rime heur,

Afin qu’on dise, en prose ou en rimant ;

« Ce rimailleur qui s’en ailloit enrimant,

Tant rimassa, rima et rimonna,

Qu’il a connu quel bien par rime on a." 

(2)

Chanson

 Plaisir n'ai plus, mais vis en déconfort,

 Fortune m'a remis en grand douleur:

 L'heur que j'avais, est tourné en malheur,

 Malheureux est, qui n'a aucun confort.

-

 Fort suis dolent, et regret me remord,

 Mort m'a ôté ma Dame de valeur,

 L'heur que j'avais, est tourné en malheur:

 Malheureux est, qui n'a aucun confort.

-

 Valoir ne puis, en ce monde suis mort,

 Morte est m'amour, dont suis en grand langueur,

 Langoureux suis plein d'amère liqueur,

 Le coeur me part pour sa dolente mort.

(3)

Rondeau (examinez le poème et tentez de décrire la forme d’un Rondeau)

Dedans Paris, ville jolie,

Un jour, passant mélancolie,

Je pris alliance nouvelle

À la plus gaie demoiselle

Qui soit d'ici en Italie.

-

D'honnêteté elle est saisie,

Et crois (selon ma fantaisie)

Qu'il n'en est guère de plus belle

Dedans Paris.

-

Je ne la vous nommerai mie,

Sinon que c'est ma grande amie ;

Car l'alliance se fit telle

Par un doux baiser que j'eus d'elle,

Sans penser aucune infamie,

Dedans Paris. 

(4)

Rondeau parfaict

 A ses Amys apres sa delivrance

-

 En liberté maintenant me pourmène,

 Mais en prison pour tant je fus cloué:

 Voilà comment Fortune me démène.

 C'est bien, et mal. Dieu soit de tout loué.

-

 Les Envieux ont dit, que de Noé

 N'en sortirais: que la Mort les emmène.

 Maulgré leurs dents le neud est dénoué,

 En liberté maintenant me pourmène.

-

 Pourtant si j'ai fasché la Cour romaine,

 Entre méchants ne fuz oncq alloué:

 Des biens famés j'ai hanté le domaine:

 Mais en prison pourtant je fus cloué.

-

 Car aussitôt que fus desavoué

 De celle-là, qui me fut tant humaine,

 Bientôt après à saint Pris fus voué:

 Voilà comment Fortune me démène.

-

 J'eus à Paris prison fort inhumaine:

 A Chartres fuz doucement encloué:

 Maintenant vais, où mon plaisir me mène.

 C'est bien, et mal. Dieu soit de tout loué.

-

 Au fort, Amis, c'est à vous bien joué,

 Quand votre main hors du parc me ramène.

 Ecrit et fait d'un coeur bien enjoué,

 Le premier jour de la verte Semaine,

 En liberté.

-

(5) 

Rondeau responsif à un aultre,

 qui se commenceoit:

 Maître Clément, mon bon Ami.

 En un Rondeau sur le commencement

 Un vocatif, comme maître Clément,

 Ne peut faillir rentrer par Huis, ou Porte:

 Aux plus savans Poètes m'en rapporte,

 Qui d'en user se gardent sagement.

-

 Bien inventer vous faut premièrement.

 L'invention déchiffrer proprement,

 Si que Raison, et Rime ne soit morte

 En un Rondeau.

-

 Usez de mots reçus communément,

 Rien superflu n'y soit aucunement,

 Et de la fin quelque bon propos sorte,

 Clouez tout court, rentrez de bonne sorte,

 Maître passé serez certainement

 En un Rondeau.

-

(6)

Chant de May

-

 En ce beau Mois délicieux

 Arbres, Fleurs, et Agriculture,

 Qui durant l'hiver soucieux,

 Avez été en Sépulture,

 Sortez, pour servir de pâture

 Aux Troupeaux du plus grand Pasteur:

 Chacun de vous en sa nature

 Louez le nom du Créateur.

-

 Les Servants d'Amour furieux

 Parlent de l'Amour vaine, et dure:

 O vous vrais Amants curieux

 Parlez de l'Amour sans laidure:

 Allez aux Champs sur la Verdure

 Ouïr l'Oiseau parfait Chanteur:

 Mais du plaisir, si peu qu'il dure,

 Louez le nom du Créateur.

-

 Quant vous verrez rire les cieux

 Et la terre en sa floriture,

 Quant vous verrez devant vos yeux

 Les eaux lui bailler nourriture,

 Sur peine de grant forfaiture

 Et d'être larron et menteur

 N'en louez nulle créature

 Louez le nom du Créateur.

-

 Prince pensez, vu la facture,

 Combien puissant est le Facteur:

 Et vous aussi mon Ecriture

 Louez le nom du Créateur.

-

(7)

Chant de May et de Vertu

-

VOLONTIERS en ce mois ici

La terre mue et renouvelle.

Maint amoureux en font ainsi,

Sujet a faire amour nouvelle

Par légèreté de cervelle,

Ou pour être ailleurs plus content;

Ma façon d’aimer n’est pas telle,

Mes amours durent en tout temps.

-

N’y a si belle dame aussi

De qui la beauté ne chancelle:

Par temps, maladie ou souci,

Laideur les tire en sa nacelle:

Mais rien ne peut enlaidir celle

Que servir sans fin, je prétends;

Et pour ce qu’elle est toujours belle,

Mes amours durent en tout temps.

-

Celle dont je dis tout ceci,

C’est Vertu, la nymphe éternelle,

Qui au mont d’honneur éclairci

Tous les vrais amoureux appelle:

‘Venez, amans, venez (dit elle),

Venez à moi, je vous attends;

Venez (ce dit la jouvencelle),

Mes amours durent en tout temps.’

-

ENVOI

-

Prince, fais amie immortelle,

Et à la bien aimer entends;

Lors pourras dire sans cautèle:

‘Mes amours durent en tout temps.

-

(8)

Clément Marot aux Dames de France, humble Salut.

 Quand viendra le siècle doré,

 Qu'on verra Dieu seul adoré,

 Loué, chanté, comme il l'ordonne,

 Sans qu'ailleurs sa gloire l'on donne?

 Quand n'auront plus ne cours ne lieu,

 Les Chansons de ce petit Dieu

 A qui les Peintres font des ailes?

 O vous Dames, et Demoiselles,

 Que Dieu fait pour être son Temple,

 Et faites, sous mauvais exemple,

 Retentir et Chambres, et Salles

 De Chansons mondaines, ou salles,

 Je veux ici vous présenter

 De quoi, sans offense, chanter:

 Et sachant, que point ne vous plaisent

 Chansons, qui de l'amour se taisent:

 Celles qu'ici présenter j'ose

 Ne parlent, certes, d'autre chose:

 Ce n'est qu'amour, Amour lui-même,

 Par sa sapience suprême,

 Les composa, et l'homme vain

 N'en a été que l'écrivain.

 Amour, duquel parlant je vois,

 A fait en vous langage, et voix

 Pour chanter ses hautes louanges,

 Non point celles des Dieux étranges,

 Qui n'ont ni pouvoir, ni aveu

 De faire en vous un seul cheveu.

 L'amour dont je veux que chantez

 Ne rendra vos coeurs tourmentez

 Ainsi que l'autre, mais sans doute,

 Il vous remplira l'âme toute

 De ce plaisir solacieux

 Que sentent les Anges aux cieux,

 Car son Esprit vous fera grâce

 De venir prendre en vos coeurs place,

 Et les convertir, et muer,

 Faisant vos lèvres remuer,

 Et vos doigts, sur les Epinettes,

 Pour dire saintes Chansonnettes.

 O bien heureux, qui voir pourra

 Fleurir le temps, que l'on oïrat

 Le Laboureur à sa charrue,

 Le Charretier parmi la rue,

 Et l'Artisan en sa boutique,

 Avecques un Psaume, ou Cantique,

 En son labeur se soulager:

 Heureux, qui oïrat le Berger,

 Et la Bergère, au bois étant,

 Faire que rochiers, et étangs,

 Après eux chantent la hauteur

 Du saint Nom de leur Créateur.

 Souffrirez-vous qu'à joie telle,

 Plutôt que vous, Dieu les appelle?

 Commencez, Dames, commencez,

 Le siècle doré avancez,

 En chantant d'un coeur débonnaire

 Dedans ce saint Cantionnaire:

 Afin que du monde s'envole

 Ce Dieu inconstant d'amour folle,

 Place faisant à l'amiable

 Vrai Dieu d'amour, non variable.