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LOUISE LABÉ, (vers 1524-1566)
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Préface dédicatoire de Louise Labé à ses oeuvres: A Mademoiselle Clémence de Bourges Lionnaise Étant le temps venu, Mademoiselle, que les sévères lois des hommes n'empêchent plus les femmes de s'appliquer aux sciences et disciplines, il me semble que celles qui [en] ont la commodité, doivent employer cette honnête liberté, que notre sexe a autrefois tant désirée, à icelles apprendre, et montrer aux hommes le tort qu'ils nous faisaient en nous privant du bien et de l'honneur qui nous en pouvaient venir : et si quelqu'une parvient en tel degré, que de pouvoir mettre ses conceptions par écrit, le faire soigneusement et non dédaigner la gloire, et s'en parer plutôt que de chaînes, anneaux, et somptueux habits, lesquels ne pouvons vraiment estimer nôtres, que par usage. Mais l'honneur que la science nous procurera, sera entièrement nôtre et ne nous pourra être ôté, ne par finesse de larron, ne force d'ennemis, ne longueur du temps. Si j'eusse été tant favorisée des Cieux, que d'avoir l'esprit grand assez pour comprendre ce dont il a eu envie, je servirais en cet endroit plus d'exemple que d'admonition. Mais ayant passé partie de ma jeunesse à l'exercice de la Musique, et, ce qui m'a resté de temps, l'ayant trouvé court pour la rudesse de mon entendement, et ne pouvant de moi-même satisfaire au bon vouloir que je porte à notre sexe, de le voir non en beauté seulement, mais en science et vertu passer ou égaler les hommes : je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses Dames d'élever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenouilles et fuseaux, et s'employer à faire entendre au monde que si nous ne sommes faites pour commander, si ("si" means pourtant in that case) ne devons-nous être dédaignées pour compagnes tant ès affaires domestiques que publiques, de ceux qui gouvernent et se font obéir. Et outre la réputation que notre sexe en recevra, nous aurons valu au public, que les hommes mettront plus de peine et d'étude aux sciences vertueuses, de peur qu'ils n'aient honte de voir [les] précéder celles, desquelles ils ont prétendu être toujours supérieurs quasi en tout. Pour ce, nous faut-il animer l'une l'autre à si louable entreprise, de laquelle ne devez éloigner ni épargner votre esprit, jà de plusieurs et diverses grâces accompagné, ni votre jeunesse, et autres faveurs de fortune, pour acquérir cet honneur que les lettres et sciences ont accoutumé porter aux personnes qui les suivent. S'il y a quelque chose recommandable après la gloire et l'honneur, le plaisir que l'étude des lettres a accoutumé donner nous y doit chacune inciter ; qui est autre que les autres récréations, desquelles quand on en a pris tant que l'on veut, on ne se peut vanter d'autre chose, que d'avoir passé le temps. Mais celle de l'étude laisse un contentement de soi, qui nous demeure plus longuement: car le passé nous réjouit, et sert plus que le présent ; mais les plaisirs des sentiments se perdent incontinen et ne reviennent jamais, et en est quelquefois la mémoire autant fâcheuse, comme les actes ont été délectables. Davantage les autres voluptés sont telles, que quelque souvenir qui en vienne, si ne nous peut-il remettre en telle disposition que nous étions: et, quelque imagination forte que nous imprimions en la tête, si connaissons-nous bien que ce n'est qu'une ombre du passé qui nous abuse et trompe. Mais quand il advient que nous mettons par écrit nos conceptions, combien que puis après notre cerveau courre par une infinité d'affaires et incessamment remue, si est-ce que, longtemps après reprenant nos écrits, nous revenons au même point, à la même disposition où nous étions. Lors nous redouble notre aise, car nous retrouvons le plaisir passé qu'avons eu ou en la matière dont écrivions, ou en l'intelligence des sciences où lors étions adonnés. Et outre ce, le jugement que font nos secondes conceptions des premières, nous rend un singulier contentement. Ces deux biens qui proviennent d'écrire vous y doivent inciter, étant assurée que le premier ne faudra d'accompagner vos écrits, comme il fait tous vos autres actes et façons de vivre. Le second sera en vous de le prendre, ou ne l'avoir point: ainsi que ce dont vous écrirez vous contentera. Quant à moi tant en écrivant premièrement ces jeunesses que en les revoyant depuis, je n'y cherchais autre chose qu'un honnête passe-temps et moyen de fuir oisiveté: et n'avais point intention que personne que moi les dût jamais voir. Mais depuis que quelqu'uns de mes amis ont trouvé moyen de les lire sans que j'en susse rien, et que (ainsi comme aisément nous croyons ceux qui nous louent) ils m'ont fait à croire que les devais mettre en lumière: je ne les ai osé éconduire, les menaçant cependant de leur faire boire la moitié de la honte qui en proviendrait. Et pour ce que les femmes ne se montrent volontiers en public seules, je vous ai choisie pour me servir de guide, vous dédiant ce petit oeuvre, que ne vous envoie à autre fin que pour vous acertener du bon vouloir, lequel de long temps je vous porte, et vous inciter et faire venir envie en voyant ce mien oeuvre rude et mal bâti, d'en mettre en lumière un autre qui soit mieux limé et de meilleure grâce. Dieu vous maintienne en santé. De Lyon, ce 24 juillet 1555. Votre humble amie, Louise Labé Quelques sonnets VIII Je vis, je meurs : je me brule et me noye. J'ay chaut estreme en endurant froidure : La vie m'est et trop molle et trop dure. J'ay grans ennuis entremeslez de joye : Tout à un coup je ris et je larmoye, Et en plaisir maint grief tourment j'endure : Mon bien s'en va, et à jamais il dure : Tout en un coup je seiche et je verdoye. Ainsi Amour inconstamment me meine : Et quand je pense avoir plus de douleur, Sans y penser je me treuve hors de peine. Puis quand je croy ma joye estre certeine, Et estre au haut de mon desiré heur, Il me remet en mon premier malheur. XIX Diane estant en l'espesseur d'un bois, Apres avoir mainte beste assenee, Prenoit le frais, de Nynfes couronnee. J'allois resvant comme fay maintefois, Sans y penser : quand j'ouy une vois, Qui m'apela, disant, Nynfe estonnee, Que ne t'es tu vers Diane tournee ? Et me voyant sans arc et sans carquois, Qu'as tu trouvé, o compagne, en ta voye, Qui de ton arc et flesches ait fait proye ? Je m'animay, respons je, à un passant, Et lui getay en vain toutes mes flesches Et l'arc apres : mais lui les ramassant Et les tirant me fit cent et cent bresches. IX Tout aussi tot que je commence à prendre Dens le mol lit le repos desiré, Mon triste esprit hors de moy retiré S'en va vers toy incontinent se rendre. Lors m'est avis que dedens mon sein tendre Je tiens le bien, où j'ay tant aspiré, Et pour lequel j'ay si haut souspiré, Que de sanglots ay souvent cuidé fendre. O dous sommeil, o nuit à moy heureuse ! Plaisant repos, plein de tranquilité, Continuez toutes les nuiz mon songe : Et si jamais ma povre ame amoureuse Ne doit avoir de bien en verité, Faites au moins qu'elle en ait en mensonge. II O beaus yeus bruns, ô regars destournez, O chaus soupirs, ô larmes espandues, O noires nuits vainement atendues, O jours luisans vainement retournez : O tristes pleins, ô desirs obstinez, O tems perdu, ô peines despendues, O mile morts en mile rets tendues, O pires maus contre moy destinez. O ris, ô front, cheveus, bras, mains et doits : O lut pleintif, viole, archet et vois : Tant de flambeaus pour ardre une femmelle ! De toy me plein, que tant de feus portant, En tant d'endrois d'iceus mon coeur tatant, N'en est sur toy volé quelque estincelle. XIIII Tant que mes yeux pourront larmes espandre, A l'heur passé avec toy regretter : Et qu'aus sanglots et soupirs resister Pourra ma voix, et un peu faire entendre : Tant que ma main pourra les cordes tendre Du mignart Lut, pour tes graces chanter : Tant que l'esprit se voudra contenter De ne vouloir rien fors que toy comprendre : Je ne souhaitte encore point mourir. Mais quand mes yeus je sentiray tarir, Ma voix cassee, et ma main impuissante, Et mon esprit en ce mortel sejour Ne pouvant plus montrer signe d'amante : Prirey la Mort noircir mon plus cler jour. XVIII Baise m'encor, rebaise moy et baise : Donne m'en un de tes plus savoureus, Donne m'en un de tes plus amoureus : Je t'en rendray quatre plus chaus que braise. Las, te pleins tu ? ça que ce mal j'apaise, En t'en donnant dix autres doucereus. Ainsi meslans nos baisers tant heureus Jouissons nous l'un de I'autre à notre aise. Lors double vie à chacun en suivra. Chacun en soy et son ami vivra. Permets m'Amour penser quelque folie : Tousjours suis mal, vivant discrettement, Et ne me puis donner contentement, Si hors de moy ne fay quelque saillie. VII On voit mourir toute chose animee, Lors que du corps l'ame sutile part : Je suis le corps, toy la meilleure part : Ou es tu donq, ô ame bien aymee ? Ne me laissez par si long tems pamee, Pour me sauver apres viendrois trop tard. Las, ne mets point ton corps en ce hazart : Rens lui sa part et moitié estimee. Mais fais, Ami, que ne soit dangereuse Cette rencontre et revuë amoureuse, L'acompagnant, non de severité, Non de rigueur : mais de grace amiable, Qui doucement me rende ta beauté, Jadis cruelle, à present favorable. XVII Je fuis la vile, et temples, et tous lieus, Esquels prenant plaisir à t'ouir pleindre, Tu peus, et non sans force, me contreindre De te donner ce qu'estimois le mieus. Masques, tournois, jeus me sont ennuieus, Et rien sans toy de beau ne me puis peindre : Tant que tachant à ce desir esteindre, Et un nouvel objet faire à mes yeus, Et des pensers amoureus me distraire, Des bois espais sui le plus solitaire : Mais j'aperçoy, ayant erré maint tour, Que si je veus de toi estre delivre, Il me convient hors de moymesme vivre, Ou fais encor que loin sois en sejour. XII Lut, compagnon de ma calamité De mes soupirs témoin irreprochable, De mes ennuis controlleur veritable, Tu as souvent avec moy lamenté : Et tant le pleur piteus t'a molesté Que commençant quelque son delectable, Tu le rendois tout soudein lamentable, Feingnant le ton que plein avoit chanté. Et si te veus efforcer au contraire, Tu te destens et si me contreins taire : Mais me voyant tendrement soupirer, Donnant faveur à ma tant triste pleinte : En mes ennuis me plaire suis contreinte, Et d'un dous mal douce fin esperer. XIII Oh si j'estois en ce beau sein ravie De celui là pour lequel vois mourant : Si avec lui vivre le demeurant De mes cours jours ne m'empeschoit envie : Si m'acollant me disoit : chere Amie, Contentons nous l'un l'autre, s'asseurant Que ja tempeste, Euripe, ne Courant Ne nous pourra desjoindre en notre vie : Si de mes bras le tenant acollé, Comme du Lierre est l'arbre encercelé, La mort venoit, de mon aise envieuse : Lors que souef plus il me baiseroit, Et mon esprit sur ses levres fuiroit, Bien je mourrois, plus que vivante, heureuse.
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