Les poètes protestants.

Agrippa d'Aubigné (1552-1630)

 

   
 
 

Début des Tragiques


 

 

 

MISERES.

Puisqu'il faut s'attaquer aux légions de Rome
Aux monstres d'Italie, il faudra faire comme
Hannibal, qui, par feux d'aigre humeur arrosez,
Se fendit un passage aux Alpes embrazez.
Mon courage de feu, mon humeur aigre et forte
Au travers des sept monts fait brèche au lieu de porte.
Je brise les rochers et le respect d'erreur
Qui fit douter César d'une vaine terreur.
Il vid Rome tremblante, affreuze, eschevelée,
Qui en pleurs, en sanglots, mi-morte, désolée,
Tordant ses doigts, fermoit, defendoit de ses mains,
A César le chemin au sang de ses germains.
Mais dessous les autels des idoles j'advise
Le visage meurtri de la captive Eglise,
Qui à sa délivrance (aux despens des hazards)
M'appelle, m'animant de ses trenchans regards.
Mes désirs sont des-ja volez outre la rive
Du Rubicon troublé ; que mon reste les suive
Par un chemin tout neuf, car je ne trouve pas
Qu'autre homme l'ait jamais escorché de ses pas.
Pour Mercures croisez, au lieu de Pyramides,
J'ai de jour le pilier, de nuict les feux pour guides.
Astres, secourez-moi; ces chemins enlacez
Sont par l'antiquité des siècles effacez :
Si bien que l'herbe verde en ses sentiers accreue
En faict une prairie espaisse, haute et drue.
Là où estoient les feux des Prophètes plus vieux,
Je tends comme je puis le cordeau de mes yeux,
Puis je cours au matin, de ma jambe arrosée
J'esparpille à costé la première rosée,
Ne laissant après moi trace à mes successeurs
Que les reins tous ployez des inutiles fleurs ,
Fleurs qui tombent si tost qu'un vrai soleil les touche,
Ou que Dieu fenera parle vent de sa bouche,
Tout-puissant, tout-voyant, qui du haut des hauts cieux
Fends les'cœurs plus serrez par l'esclair de tes yeux,
Qui fis tout, et conneus tout ce que tu fis estre :
Tout parfaict en ouvrant, tout parfait à connoistre,
De qui l'œil tout courant, et tout voyant aussi,
De qui le soin sans soin prend de tout le souci,
De qui la main forma exemplaires et causes,
Qui preveus les effets dès le naistre des choses :
Dieu, qui d'un style vif, comme il te plaist, escris
Le secret plus obscur en l'obscur des esprits :
Puis que de ton amour mon âme est escnauffée,
Jalouze de ton nom, ma poictrine embrazée
De ton feu pur, repurge aussi des mêmes feux
Le vice naturel de mon cœur vicieux :
De ce zelle très-sainct rebrusle-moi encore,
Si que (tout consommé au feu qui me dévore,
N'estant serf de ton ire, en ire transporté
Sans passion) je sois propre à ta venté.
Ailleurs qu'à te louer ne soit abandonnée
La plume que je tiens, puis que tu l'as donnée..
Je n'escris plus les feux d'un amour inconnu;
Mais, par l'affliction plus sage devenu,
J'entreprens bien plus haut, car j'apprens à ma plume
Un autre feu, auquel la France se consume.
Ces ruisselets d'argent que les Grecs nous feignoient,
Ou leurs poètes vains beuvoient et se baignoient,
Ne courent plus ici ; mais les ondes si claires
Qui eurent les saphirs et les perles contraires,
Sont rouges de nos morts ; le doux bruit de leurs flots,
Leur murmure plaisant heurte contre des os.
Telle est, en escrivant, ma non-commune image;
Autre fureur qu'amour reluit en mon visage :
Sous un inique Mars, parmi les durs labeurs
Qui gastent le pappier et nostré ancre de pleurs,
Au lieu de Thessalie aux mignardes vallées,
Nous avortons ces chants au milieu des armées,
En délassant nos bras de crasse tous rouillez,
Qui n'osent s'esloigner des brassards despouillez.
Le luth que j'accordois avec mes chansonnettes
Est ores estouffé de l'esclat des trompettes :
Ici le sang n'est feint, le meurtre n'y défaut.
La Mort joue elle-mesme en ce triste eschaffaut;
Le juge criminel tourne et emplit son urne ;
D'ici, la botte en jambe, et non pas le cothurne,
J'appelle Melppmène en sa vive fureur,
Au lieu de l'Hippocrène, esveillant cette sœur
Des tombeaux rafraischis, dont il faut qu'elle sorte,
Affreuse, eschevelée, et bramant en la sorte
Que faict la biche après le fan qu'elle a perdu ;
Que la bouche luy saigne, et son front esperdu
Face noircir du ciel les voûtes esloignées ;
Qu'elle esparpille en l'air de son sang deux poignées,
Quand, espuisant ses flancs de redoublez sanglots,
De sa voix enrouée elle bruira ces mots :
« 0 France désolée ! O terre sanguinaire !
Non pas terre, mais cendre : O mère ! si c'est mère
Que trahir ses enfans aux douceurs de son sein,
Et, quand on les meurtrit, les serrer de sa main.
Tu leur donnes la vie, et dessous ta mammelle
S'esmeut des obstinez la sanglante querelle ;
Sur ton pis blanchissant ta race se débat,
Là le fruict de ton flanc faict le champ du combat. »